mardi 18 avril 2017

Pucho 1993

Pucho (Photo : Graffiti Paparazzi)


Ce graff "Pucho" a été réalisé, début décembre 1993, par Slice, au terrain de Faidherbe dans le 11e, où se trouve aujourd'hui, le jardin de la Folie-Titon. Slice utilise alors plusieurs pseudos : Shema, Kine, Dens, Hanes, Sinus, Shyne, Chorus, Pucho... 

A l'époque, la répression s'abat sur le milieu du graffiti parisien. Pour la première fois, la justice a condamné à des peines de prisons ferme des graffeurs : Oeno et Stem pour avoir vandalisé la station Louvre, en avril 1991. Ceux qui ont été arrêtés plusieurs fois ou sont activement recherchés par la police sont donc sur leur garde. Changer régulièrement de noms devient une stratégie pour ceux qui veulent échapper aux condamnations. 

Comme les membres de son groupe, les UK (Underground Kings), Slice a donc pris l'habitude de brouiller les pistes, dans la rue, sur train ou en terrain. Car les flics connaissent les adresses, il leur arrive même d'embarquer les graffeurs dans les terrains. 
Hanes (Photo : Ekstaz)

Chorus (Photo : Slice)

Pour les writers, il s'agit également de s'approprier de nouvelles lettres et de trouver de nouveaux enchaînements entre les lettres. Slice affectionne en particulier la lettre "u" qu'on retrouve dans Sinus, Chorus, Pucho et dans Underground. Egalement récurrent chez lui, l'enchaînement des lettres "c", "h" et "o" qu'on retrouve dans Chorus, Pucho et Rycho. Un enchaînement que Seen avait avant lui réalisé sur les métros new yorkais (Psycho, Richie).
Psycho by Seen

Richie by Seen

La nouveauté chez Slice, c'est ce "P" qui ressemble presque à un "D". La flèche qui passe sous la lettre lui donne un aspect agressif. Le design de ce "P" se distingue de ce qu'avaient pu proposer jusque là les graffeurs familiers de cette lettre comme Psyckoze, Poch, Popay ou Popof. 
Slice a également fait ressortir ce "P" en lui donnant une coloration différente du reste du lettrage. Le jaune, le rouge et l'orange tranchent avec la tonalité verte des autres lettres. L'utilisation des couleurs donne à l'ensemble du lettrage un effet acidulé caractéristique des productions des AEC (Artistes en cavale). 

Pucho (prononcé "Poutcho") est en réalité le nom d'un groupe de latin jazz fondé en 1959. Grand fan de funk, de soul et de jazz, Slice a parfait sa culture musicale en écoutant la radio. Il réalisera d'autres Pucho : à Javel, fin 1993, à Gare de Lyon, en 1994. 
Pucho (Photo Graffiti Paparazzi)
Nasty Pucho (Graffiti Paparazzi)

Ce Pucho a été réalisé à côté d'un Noesh et d'un Scene, faits par Noek et Epson. Autour des lettrages, une multitude de dédicaces : Chaze, Mush, Pseye, Veas, Deuce, Salem, Orel, Colorz, Bando, Colt, Boxer, Druide, Hees, Noek, Epsone, JM. Mais aussi des inscriptions incompréhensibles pour le profane comme  "Runnin from the devil". Il s'agit en réalité d'un titre des Ohio Players, groupe américain de funk des années 1970. Sur ce mur, Slice multiplie les références à la soul et à la funk : seuls ceux qui en ont connaissance pointue - pas grand monde à l'époque en France- savent qui sont Pucho and the Latin Soul Brothers. Une illustration du caractère énigmatique qui entoure la pratique du graffiti. Les graffeurs passent leur temps à échanger des messages codés que parfois seuls les membres d'un groupe restreint peuvent comprendre. 
De même, certaines dédicaces sont codées. C'est le cas de "Fauche". Il s'agit en réalité d'une dédicace pour Seyo surnommé "Fauche le vent". Un code renvoyant à un délire ou un chambrage entre membres du groupe. 

Noesh -Scene - Pucho  (Photo : Graffiti Paparazzi)
On remarque qu'au préalable, les trois graffeurs ont recouvert le mur d'une couche de peinture blanche.
Slice et les AEC (Artistes en cavales) avaient déjà posé une couche blanche sur le grand mur du terrain de la rue Lagny à Vincennes. Cette technique va devenir récurrente : les AEC l'utiliseront notamment au terrain de Danube. Elle est surtout  pratique : plutôt que de tracer une esquisse directement sur un graff et de le repasser directement, on peut ainsi se lancer comme sur une page blanche.


Sous cette cette couche, il y avait un graff de Juan. Sur ce mur, il avait réalisé une fresque une semaine plus tôt : un "Mort aux Cons" à côté duquel Popay avait peint une tête de martien. Le terrain de Faidherbe étant l'un des plus actifs à l'époque, cette bande "Noesh Scene Pucho", n'a pas non plus eu une durée de vie de très longue : moins de deux semaines plus tard, le Scene et le Pucho ont été repassé par Fast et Rush. Le Noesh a quant à lui été recouvert par un graff de Shun en janvier. De nombreux photographes auront pourtant eu la chance d'immortaliser cette frise puisqu'elle a été diffusée dans plusieurs fanzines à l'époque dont 400 ML et Time Bomb.
 

samedi 1 avril 2017

Decay 1992


PCP par Decay (Photo : Weny 1479 RIP)


Ce graff a été réalisé en 1992 dans un squat, situé rue de la Folie-Regnault, près du Père Lachaise, dans le 11e. A l’époque, trois immeubles mitoyens de cette rue, -les numéros 9, 11, 13-, étaient squattés. L’entrée se trouvait au 9. Au premier étage, Nascio avait esquissé deux têtes sous lesquelles il avait tagué “Le squat aux PCP”. Bon nombre des membres du groupe PCP (Petits Cons de Peintres) avaient peint des fresques dans les différentes pièces et chambres de ces trois immeubles, notamment Number 6, Cap, Smoker, Kao, Popay et donc Decay. 

Médiatisé dans de nombreux fanzines français - 1Tox (1992), XPlicit GraffX (1993), 400 ML (1994) -et allemand - Style Wars (1996), ce graff est rapidement devenu un classique du graffiti parisien. Il apparaît dans Writers (2004) et dans Paris City Graffiti (2010). A l’époque, ce graff marque les esprits, par son aspect macabre et par sa qualité graphique. 

PCP par Decay (Photo : Graffiti Paparazzi)

Face à ce graff, l'impact visuel était direct parce que ces trois lettres donnaient l'impression d'être fossilisées dans le mur. Impression que Decay a réussi à créer en donnant du relief aux ossements et aux aliens, sous lesquelles sont entassés des crânes humains. 

Les têtes de mort sont alors un motif récurrent dans le graffiti new yorkais comme dans le graffiti parisien (Revolt et Lady Pink à New York, Mode 2, Psyckoze et Alex des MAC à Paris). 

Figure iconique de la contre-culture dans les années 1970-1980, la tête de mort apparaît sur de nombreuses pochettes d'album, celles réalisées par Rick Griffin pour Greatful Dead ou Jimmy Hendrix, plus tard sur les pochettes d'album de hard-rock (Guns n’ Roses, Iron Maiden, Megadeth, Black Sabbath, Slayer, Metallica), de punk (Misifts) et de hip-hop  (Cypress Hill, GravediggazBone Thugs N'Harmony). En France, Jean-Michel Jarre a également utilisé une tête de mort pour l'album Oxygène

H.R Giger

Mais c'est incontestablement dans deux univers que Decay a puisé ses influences : celui des Catacombes de Paris et celui du plasticien suisse H.R Giger, inventeur de la créature du film Alien de Ridley Scott, sorti en 1979. Ce graff "PCP" est l'aboutissement d'une recherche graphique sur les modules de Giger que Decay a entrepris dans d'autres terrains à Paris, notamment aux Charbonniers dans le 13e. 


Dec par Decay (Photo : Wasted Talent)

D'autres graffeurs des PCP, tel Popay, entreprennent au même moment un travail inspiré des modules et des aliens de Giger. Comme le rapplait le documentaire Writers, les PCP avaient tracé une troisième voie dans le graffiti parisien. En adoptant une forme picturale à la croisée des chemins entre Picasso et Giger, ils se distinguaient des deux écoles du graffiti new yorkais qui avaient été poursuivies en Europe dans les années 1980. La première incarnée par Dondi, privilégiant de grandes lettres colorées et lisibles, avait été prolongée en Europe à Londres, puis à Paris, par les TCA (The Chrome Angelz). La seconde symbolisée par Phase 2, presque illisible, ouvrant la voie au wild style, avait été sophistiquée à Paris par les BBC (Bad Boys Crew).



Popay - Terrain de la Roquette (Photo : Merry Prankster)

Ce "PCP" réalisé dans le squat de la rue de la Folie-Regnault est également resté dans les mémoires, en raison de son emplacement : caché au fond du squat, dans une pièce sombre dont le sol était jonché de gravas, de vitres fracassés, de matelas pourris, d'ordures et de merde. Ce squat tombait en ruine : certains planchers s'étaient effondrés, les menuiseries des fenêtres avaient été enlevées, les escaliers étaient branlants... 

Pour ma part, j'ai trouvé ce squat avec un pote, par hasard, un matin d'octobre 1993. Depuis la rue, j'avais aperçu un perso de Popay, perché sur le toit d'un immeuble de trois étages. Après avoir étudié la situation, on avait compris que pour le prendre en photo, il allait falloir soit escalader, soit rentrer dans l'immeuble. La première option vite exclue, on a 
poussé une grille, puis une porte, et on s'est alors retrouvé dans le salon d'un appartement, sans savoir ce que on allait trouver au premier étage ni à qui on allait avoir à faire. De la pure adrénaline pour les petits de treize ans qu'on était. 


Popay (Photo : Graffiti Paparazzi)

S'aventurer dans ce lieu obscur où plus rien ne tenait debout, où les portes, les fenêtres, les carrelages, avaient été fracassés, s'enfoncer dans son dédale de couloirs recouverts de tags pour enfin tomber sur ce graff qu'on avait déjà vu et revu dans les fanzines de l'époque, c'était comme trouver un trésor enfoui au fond d'un antre maléfique. 

Pas discrets, on a fini par attirer l'attention d'un type en crampon short qui tenait une tasse de café dans sa main. Au départ, on n'était pas rassuré. Il est venu nous saluer gentiment : un Algérien qui nous a présenté à sa famille qui vivait dans une pièce minuscule qui se trouvait juste à côté du PCP réalisé par Decay. 

Dans cette chambre, l'une des rares qui ne ressemblait pas à un taudis, deux femmes assises parterre près d'un réchaud nous avaient timidement souri. Le mec en crampon short a ensuite voulu nous présenter à "Dragan", - un prénom slave, croate ou serbe, sans doute. A l'époque, ce gars avait sûrement dû fuir la guerre en Croatie ou en Bosnie. On est donc parti à sa recherche. A l'étage, il a toqué sur la porte d'un placard qu'il a fini par ouvrir. Là, il y avait un matelas et trois photos de cul scotchés aux parois du placard. Tout à coup, on est passé d'un état euphorique à un état de désolation. La misère, on avait beau la voir tous les jours dans les rues de Paris, on l'avait jamais approché d'aussi près. 


N°6 (Photo : Graffiti Paparazzi)


Ce jour-là, on a foiré pas mal de photos. Mal cadrés car les pièces étaient trop exigues pour prendre le recul nécessaire, nos clichés étaient pour la plupart flous ou sombres, en raison de la faible luminosité. On y est donc retourné plusieurs fois, pour prendre notamment cette composition très inspirée de HR Giger, réalisée par Number 6. Elle se trouvait sous un escalier, dans la même pièce que le graff de Decay. Le squat des PCP, sur le point de s'écrouler, a finalement été détruit en 1995. 

samedi 11 mars 2017

Kongo 1993




Ce graff a été réalisé en septembre 1993 dans un terrain vague qui se situait Passade Charles Dallery dans le 11e à Paris (aujourd'hui rue Charles Dallery). Cette ruelle, dont la plupart des immeubles avaient été laissés à l’abandon, était saturée de tags, de throw ups et de blocks.

Surnommé « le terrain de Voltaire » ou encore « le terrain de la Roquette », ce terrain vague était notamment fréquenté par les MAC (Mort aux Cons) dont faisait partie Kongo. Le terrain se situait au milieu de la ruelle. Il fallait escalader un mur en béton de deux mètres de haut. C’était alors un vrai feu d’artifice pour celui qui pénétrait dans le terrain. Les murs du pied de l’immeuble situé au fond du terrain étaient recouverts de graffs.

C’est sur ces murs en parpaings d’une quinzaine de mètres qu’a été réalisé ce "Kongo", précisément entre un "Juan" et un "Popof". A droite du Kongo, il y avait un graff « MAC » peint à la verticale qui a probablement été peint par un autre membre du groupe.
Kongo Mac (Credit True Urban Street Legend)
Ce « Kongo » a été réalisé avec au moins 15 bombes de peinture, ce qui était rare à l’époque : trois teintes de rose (bonbon, fuchsia et un mauve), trois teintes de bleu (cylan, azur et un qui tire vers le prusse), deux teintes de vert (bouteille, émeraude et turquoise), du jaune, du rouge, du marron, du gris, du blanc et du noir.

Les lettres sont monumentales : le graffeur a tracé son lettrage sur deux murs en parpaings séparés par le fantôme d’un mur mitoyen en briques repérable au niveau du « G ». Un graff très coloré dans la droite ligne des compositions réalisées précédemment dans ce terrain par Kongo.

En revanche, les lettres sont plus volumineuses, plus lisibles et plus équilibrées. Caractéristique des blocks letters que Lokkis définit comme des "lettres massives, basiques et mégalomanes" (Graffiti writing, expressions manifestes, Hazan 2016), l'écriture stylistique de ce Kongo rappelle celle Bando qui s’était lui-même inspiré du writer new-yorkais Dondi. On retrouve aussi le « O » en forme de goutte d’eau et les petites flèches intercalées entre les lettres caractéristiques des pièces de Bando, mais également de Shoe.
On remarque que Kongo a également cherché à donner un effet monumental à ses lettres en les coupant légèrement au niveau des pieds. Le graffeur s’est ici servi du sol comme d’une ligne imaginaire, ce qui donne une assise à la composition. Là encore un effet recherché par Bando à la fin des années 1980 dans les terrains parisiens.
Bando (Credit : Maquís Art)

En 1993, Kongo a au moins six ans de graffiti derrière lui. Né au Vietnam en 1969, il a grandi au Congo-Brazzaville avant d'arriver à Paris en 1987. Dans une interview publiée sur le site StripArt, il dit avoir peint à Stalingrad, un terrain où il a dû s'imprégner des techniques utilisées par les pionniers du graffiti français.

Au-delà de ces inspirations, Kongo se démarque par sa volonté de donner du mouvement à la composition : le déhanchement du « O » final avec cette flèche donne une agressivité au lettrage. Cette volonté également de rendre vivant le graff se retrouve dans la perspective : un travail d’ombres noires légèrement inclinées vers la droite, surinées en jaune, pour mieux faire ressortir le graff.

Il y a surtout une volonté de diversifier les coloris en jouant sur les dégradés : un feu d’artifice typique de l’époque. Ici, le rose prédomine : une couleur que Mode 2 avait mis au goût du jour à Paris à la fin des années 1980, notamment Quai de Seine dans le 19e et à Bir Hakeim dans le 15e, mais que les New Yorkais comme Seen ou Dondi avaient déjà beaucoup utilisé (Voir Subway Art). De nombreux crews parisiens dont les AEC en feront également un usage extensif au début des années 1990 (comme le remarquait justement Shero TSM dans une interview sur le blog Cap d’Origine). 




A l'instar de Mode 2, Kongo usait des high lights, ces traits blancs qui suivent la ligne de contours à l’intérieur du graff pour mieux lui donner de la lumière. Les high lights nécessitent une grande maîtrise de la bombe, surtout pour une pièce avec des lettres aussi volumineuses : le tracé doit être direct, le trait fin, sans repentir. On remarque que certains high lights - dans la partie haute du « K » et un l’intérieur du « O »-  sont moins fins que d'autres.
Egalement typique des graffs de Mode 2, l'abondance de craquelures. Kongo se distingue par son usage intensif des symboles (étoile, bombe de peinture, flèches, note de musique, cible) à l’intérieur des lettres.  Adepte du pochoir à ses débuts, Kongo a probablement recouru à cette technique pour représenter avec autant de finesse ces symboles, notamment la feuille de cannabis. Ces « fioritures » comme les appelait Bando renforcent ce côté dynamique et énergisant de la pièce. On remarque d’ailleurs que le graffeur a inscrit « Nature urbaine » dans la partie haute du « K » : un slogan que l’on retrouve dans la plupart des graffs de Kongo à l’époque et que l’on peut comprendre comme une volonté de donner de la vie à la ville. Une idée développée par d’autres graffeurs comme Slice qui au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 expliquait sur Arte que « le graffiti c’est rendre le béton fertile ». Une nature urbaine qui est appelée à se répandre, mais aussi à disparaître : ce graff a été repassé six mois plus tard, une durée de vie assez exceptionnelle à l'époque.